Pape François

 

 

Que change concrètement la dernière exhortation apostolique rédigée par le pape François ?

Regards de l'évêque de Créteil sur un texte essentiel, qu'il faut prendre le temps de découvrir.

 

 

Monseigneur, selon vous, qu’est-ce qui est nouveau dans Amoris Laetitia ?

Mgr-Santier-diocèse-Créteil

D'abord, le pape y emploie un langage simple, renouvelé. C’est là l’œuvre d’un pasteur, qui s’enracine cependant dans une réflexion théologique profonde. Il y intègre sans doute ce qu’il a appris au contact des familles dans son ministère de prêtre et d’évêque. Il s’appuie à la fois sur le synode romain et sur sa conviction du sensus fidelium – sens de la foi et de la vérité des fidèles – au sujet de la famille. Il fait donc appel à une synodalité plus large,  tout en assumant le magistère pontifical, à la fois d’enseignement et de communion.

Ensuite, une des grandes nouveautés de l’Exhortation est de prendre en compte la « dimension érotique de l’amour ». Les relations intimes entre époux ne sont pas un « mal permis » en vue de la procréation, mais bien le lieu de la tendresse (§ 152). On s’éloigne d'un discours dogmatique ou moraliste, la vie intime des couples n’est plus séparée de leur vie de foi. « Tout est lié ! » Dans ce texte, la perspective traditionnelle est renversée : la vie de couple est d’abord une expérience d’amour vrai, dont le fruit est la procréation.

 

En quoi est-ce un changement important ?

Ce texte développe une vision positive de la famille, destinée au bonheur. Comme les journalistes se focalisent sur les points sur lesquels ils voudraient que l’Eglise change, ils ne perçoivent pas ce changement à partir duquel tout doit être compris. Pourtant, ce changement de perspective permet de balayer toutes les questions ayant trait à la vie de famille. Quand l’Eglise réagit sur les questions concernant la famille, cela vient de cette vision anthropologique, qui n’est pas spécifiquement chrétienne, bien qu’en lien avec la Révélation, et donc pas forcément en opposition avec la vision qu’en a la société laïque.

 

Comment avez-vous reçu cette Exhortation apostolique ?

Elle était très attendue, après deux assemblées synodales des évêques, elles-mêmes précédées d’une large consultation des fidèles et d’experts, sur la vocation de la famille dans la société. Il y a eu une importante pression médiatique sur certains sujets, pour que l’Eglise s’adapte au monde. Pour autant, cette exhortation n’a pas rencontré l’hostilité comme Humanae vitae. Elle a été plutôt bien reçue, même si certains la considèrent comme une avancée trop timide. Mais ce que les médias et le public ne comprennent pas, c’est que, pour qu’une décision soit bien accueillie, il ne faut pas qu’une majorité l’emporte, face une minorité, mais qu’un consensus se dégage.

 

cortege-mariage

Certaines formulations de l’Exhortation n'ont-elles pas fait l’objet d’interprétations personnelles, parfois contradictoires ?

Avant, la non-conformité à la norme entraînait une certaine exclusion. Le pape insiste au contraire sur le concept d’intégration. Par exemple, sur la question des divorcés remariés, la doctrine ne change pas : ils ne peuvent toujours pas communier. Mais si les divorcés remariés ne correspondent pas au plan de Dieu, ils peuvent néanmoins vivre une relation de tendresse où l’amour véritable peut se vivre.

En cela, François s’enracine dans la tradition : il ne promeut pas un changement doctrinal, mais se place dans une position en dialogue. Il ne projette pas un enseignement sur les fidèles, mais propose un discours d’encouragement au milieu des difficultés actuelles, en sorte qu’aucun famille (séparée, recomposée…) ne se sente jugée.

 

Cette position ne risque-t-elle pas de paraître relativiste aux yeux de certains ?

En fait, le pape met en œuvre la loi de la gradualité, selon la pédagogie divine : on peut toujours progresser, grandir dans l’amour et le don de soi, mais aussi dans l’accueil de l’amour et le soin de soi-même. Les deux mots clés sont « discernement » et « accompagnement ». Il faut tenir compte des circonstances, des situations. Il ne s’agit pas de changer les normes ou de réduire les exigences, mais d’accompagner les personnes afin que ces normes ne leur tombent pas dessus comme un jugement, mais qu’elles en découvrent par elles-mêmes l’importance.

Mariage

Concernant la communion des divorcés remariés, un pasteur ne peut pas refuser la communion à ces personnes devant tout le monde, par exemple. Mais il doit les instruire sur leur situation, pour les amener à découvrir par elles-mêmes que celle-ci ne correspond pas à ce que Dieu veut. Ces personnes, ni jugées de l’extérieur, ni exclues, seront éclairées de l’intérieur et pourront entamer un chemin de conversion. En toute situation, la rencontre avec le Christ permet de faire le point sur sa vie, de se remettre en cause. Le pape ne veut pas « en rajouter » au fardeau qui pèse déjà sur les familles en difficulté. Il leur propose un chemin de découverte et de conversion. Il affirme que, même dans les situations difficiles, l’amour vrai peut être vécu.

 

Quelle influence cette Exhortation aura-t-elle sur la pastorale familiale du diocèse ?

Pour l’instant, il est important de commencer par la lire attentivement et patiemment. Le temps de la réception va être long, il faut que l’Exhortation soit accueillie dans les familles, dans les communautés. Ce temps de réception n’est pas le temps médiatique !

 Les 6 et 7 janvier prochains, nous organiserons une rencontre pour tous les prêtres, les diacres, les chargés de mission, les responsables des CPM, de la pastorale familiale… Afin de découvrir (pour certains)  le texte, l’approfondir, se l’approprier.  Le but est de pouvoir le faire connaître dans chaque paroisse, et de proposer des pistes pédagogiques, des outils, des vidéos pour les animateurs d’aumônerie, les équipes Notre-Dame, les parents des enfants catéchisés, etc.

La famille affronte actuellement une véritable opposition idéologique destinée à l’affaiblir, voire à la détruire. Or, dans leurs lettres, tous les jeunes qui demandent la confirmation, quel soit le type de leur famille (parents séparés, famille recomposée…), l’écrivent : l’important pour eux, c’est la famille.

 

Propos recueillis par Danièle Grimault et Anne Hirel, Juin 2016

Pour le journal "Regards"