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TRANSMISSION OU INCULTURE ?

AU NOM DE QUOI FAUT-IL TRANSMETTRE ?

 

 FX Bellmay commence par un retour sur les attentats de janvier : « Au ministère de l’intérieur : comme dans celui de l’éducation quelque chose n’a pas fonctionné : ces ennemis ne sont pas venus de l’extérieur ! Ces jeunes sont passés par la totalité du parcours scolaire français ! Ils ont passés des dizaines de milliers d’heures dans nos établissements scolaires c'est donc qu'il y a une désintégration des fameuses « valeurs de la république.

Mon propos n’est pas de faire une analyse désolante de la situation de l’éducation nationale :

  • Enquête PISA en 2013 : 22% des collégiens sont en situation d’échec grave = pas capable de décrypter un texte : ils sont incapables de poursuivre leurs études et de participer de manière active et efficace à la société

  • A 18 ans, tous les jeunes passent un test de lecture lors de la journée d'appel  : 18/20% sont incapables de déchiffre un programme de cinéma. C'est de l'illettrisme partiel

Il s'agit des chiffres officiels ! Même si on pense que c’est lointain pour nous.

La France est aujourd'hui le pays le plus inégalitaire pour la réussite scolaire

En Terminale, 1/3 ou ½ des élèves ne savent pas lire le français. L'école est dans une situation d’échec, mais ce n’est pas un accident : ce n’est donc pas un échec : cette crise est l’accomplissement d’une vision qui consiste à déconstruire la transmission.

 

En IUFM on enseigne qu'« il ne faut pas transmettre un savoir » car il ne faut pas être celui qui sait. Car s'il y a des apprenants et des « sachants », il y a oppression pour ceux qui sont en situation d’apprentissage.

Même constat pour l'intervenant avec micro et estrade ou pour la notation.

 

Cette condamnation de la transmission ne s’est pas appliquée que dans l’Education Nationale mais également aussi dans la famille qui est le premier lieu de transmission, et donc également exposée à la culpabilité. D’où une angoisse : au nom de quoi transmettre ?

Lors d’une conférence table ronde à propos du mariage, un auditeur a fait cette remarque: « J'ai vécu toute ma vie dans un modèle familial qui m'a rendu heureux, mais de quel droit vais-je transmettre ce modèle à mes enfants et les empêcher ainsi de vivre libre ? » : Tout ce qu’on a reçu, on ne va pas en encombrer nos enfants ?

Autre exemple : la religion qui est toute entière transmission : « fides ex auditu » = J'ai la foi parce que j’ai des oreilles

Pendant des siècles, dès la naissance les enfants étaient baptisés puis catéchisés. La transmission était naturelle, mais subitement, on s’est senti coupable de transmettre et on a préféré laisser l'enfant choisir par lui-même

Nous n'avons pas eu des générations qui refusaient de recevoir, mais des générations qui ont refusé de transmettre

Les parents sont-ils devenus démissionnaires et les enseignants médiocres ? Non ! Les adultes sont restés animés par le profond désir de préparer la meilleure vie possible pour leurs enfants mais cela a consisté à leur transmettre le moins possible ; Il y a eu une rupture de la modernité

 

Comme la plupart des apprentis enseignants en IUFM FX Bellamy pensait y apprendre à créer les conditions dans lesquelles les élèves allaient pouvoir étudier leurs savoirs. A son grand étonnement lors de la formation de l’IUFM il leur a été dit de ne pas transmettre. D'où l'écriture de son livre, « Les héritiers » pour réfléchir à l'origine de ce discours, origine très profonde.!

Il ne s'agit ni de causes techniques ou politiques, mais d'une mutation à l'intérieur de la culture elle-même.

 

FX Bellamy retient trois moments symptomatiques sur la rupture de la transmission :

Bellamy à Vincennes

 

  • - le plus important : Descartes (« je pense donc je suis ») Pour comprendre, il faut revenir sur l’itinéraire intellectuel de Descartes : Enfant c'était un très bon élève dans une des meilleurs écoles d’Europe, donc le meilleur élève du monde. Descartes a fait tout ce qu’on lui a demandé de faire, il a tout appris, tout retenu, mais au terme de tout ce parcours il se rendit compte qu’il n’avait pas progressé dans la connaissance. IL se demande de quoi il est vraiment certain dans tout ce qu’on lui a transmis. Qu’est ce qui prouve que ce qu’on lui a appris est vrai ? De quoi est-on vraiment certain dans ce qu’on pense être vrai, juste et bon ? De quoi est-on responsable dans toutes nos connaissances, uniquement de la catastrophe originaire de nos vies : être un enfant, avoir une intelligence pas complètement formée. A l'enfant, il manque l’esprit critique, la capacité de ne pas tout accepter de ce qui est autour de lui. L'enfance est une période de fragilité intellectuelle.. Le rêve serait de naître immédiatement adulte avec la totalité de son intelligence déjà formée. C'est donc la catastrophe, être héritier de la maison de famille et de ce que l’histoire a fait de nos contingences. Rien n’est certain, si ce n'est le fait de savoir que rien n'est certain.. Comment en sortir ? : D'après « Les méditations métaphysiques » IL faut faire le tri dans toutes ses idées et qu’il croit être vrai et écarter tout ce dont il n’est pas absolument certain et le considérer comme totalement faux. Le doute comme méthode, c'est le début de la modernité. La 1ère chose révoquée : tout ce qui est appris à l’école car on en est pas sûr. Doute de ce que disent les sens (illusions sensorielles ex. illusion d’optique) On ne fait pas confiance à quelqu'un qui nous a une fois trompé. Doute du fait qu’on est là car on peut vivre comme dans un rêve. Doute de la vie. Même si le rêve recompose à partir de ce qu’on vécu : cf. malin génie = pas de corps, pas d’espace, pas de temps. =doute de tout. La seule chose dont on ne peut pas douter est qu’on est en train de douter et donc de penser : on pense donc on existe. C’est la seule chose dont on peut être totalement certain. Puis Descartes recompose la totalité de son savoir à partir de ce cogito : je suis une chose qui pense. La modernité commence par « ego cogite ergo sum » (moi, je suis en tant que je pense), c'est dans la mesure où je doute que j’existe vraiment.

Jusque là : plus une notion vient de loin plus elle est solide : les traditions, les coutumes de nos pères. La révolution est à craindre dit l’Antiquité qui révère ce qui est ancien.

La modernité renverse : plus une chose est ancienne, plus elle est douteuse. Mais attention le cogito ne se conjugue qu’au présent ; volonté de l’aujourd’hui même. Ce qui est vrai est d’aujourd’hui, ce qui nous vient de l’immédiateté du cogito

C'est la 1ère rupture avec la tradition de la transmission.

L'école est inutile et incertaine. L’école n’a pas à transmettre un savoir, mais des savoir-faire, à avoir des capacités d’analyses, des raisonnements, apprendre à apprendre, l’esprit critique : le doute comme condition de toute liberté.

 

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  • Le 2ème moment : JJ Rousseau. Dans son livre, « L'Emile » nous avonsexactement le programme de l’éducation nationale. L’homme est naturellement bon et c’est la société qui le pervertit et nous empêche de rester libres, nous-mêmes

Il suffit de voir l’inversion du regard que nous portons sur les générations : Aristote se demande si les jeunes peuvent être heureux. Non, dit-il, car être heureux c’est être accompli ce qui n’est pas faisable quand on est jeune. Il faut donc du temps, le bonheur prend du temps : « l’hirondelle ne fait pas le printemps ni un seul jour ». C'est la veille de sa propre mort que l'on a le plus de chance d’être heureux.

Or, aujourd’hui, c’est le contraire qui est la pensée dominante : la société nous pervertissant, nous ne pouvons être vraiment heureux. Qui est encore vraiment bon, pur ? Les enfants qui n'ont pas été pervertis par les contraintes de la vie en société d’où la volonté actuelle de rester jeune à tout prix (Attitude très anxiogène pour les jeunes eux-mêmes : le monde des adultes n'ayant comme but que de rester un adolescent). Le message donné aux jeunes est : l'avenir n’est qu’une longue et lente déchéance.

Tous les intermédiaires qui font sortir de l’état naturel aliènent l’homme car ils le font sortir de sa propre condition. Dans l’Emile (3ème étape) Rousseau présente son programme, laisser l'enfant le plus proche possible de l'état naturel. « Je lui apprend bien plus à ignorer qu’à savoir » Nous avons là le programme de l’éducation nationale !

Il faut enlever l’enfant à sa famille car il faut arracher l’enfant au déterminisme familial. (CF, M Peillon « Arracher l'enfant à tous les déterminismes : religieux, familiaux... »

Principes éducatifs de Rousseau :

  • que l’enfant croit toujours être le maître : ne rien lui imposer, ne jamais imposer un rythme. Cette liberté déconstruit l’autorité qui ne peut avoir que comme fondement « être aimé de l’enfant ». Cela conduit à des éducateurs qui ont besoin d’être estimés,  Ne surtout pas avoir une autorité qui viendrait d’un savoir. Il faudrait que l’enfant soit éduqué par un pair (Éducation Nationale : les enfants doivent s’éduquer entre eux)

  • Emile a 8 ans : il joue avec un bâton et il met le bâton dans l’eau, le bâton apparaît courbé. Il ne comprend pas, l’adulte répond « Je ne comprend pas non plus, cherchons ensemble ».Cela prend beaucoup de temps et donc beaucoup de choses ne seront jamais apprises, ais à quoi sert la connaissance ? C'est un jeu de l’artifice social, l'utilisation de la culture comme une façon de discriminer. Or, nous considérons que le critère de l’éducation à l’école est un savoir utile. (cf. Ce qui est enseigné à l’école va être supprimé si ce n’est pas directement utile dans la vie professionnelle.) De tout ce que nous avons appris à l’école, qu’est ce qui nous est directement utile aujourd’hui ? Ex : le théorème de Pythagore ne sert à rien dans la vie de tous les jours. Maintenant qu’il y a Internet, à quoi sert d’apprendre et de charger notre mémoire ?

 

Internet marquerait la fin de l’école. Nous sommes débarrassés de l’école, d’apprendre et d’avoir à transmettre. Les tablettes vont permettre aller directement à la connaissance sans passer par l’intermédiaire des parents, les adultes. En fait, cela ne sert qu’à restaurer le règne de l’immédiateté. Or Internet est un produit qui va contre la médiation et l’objet qui l’incarne le plus : le livre. Le livre demande du temps, c'est quelque chose à recevoir. Ouvrir un livre c’est considérer qu’on a quelque chose à en apprendre car on suit la pensée de l’auteur. (cf. Emile qui n’a pas le droit de lire un livre jusqu’à 15 ans car Rousseau hait les livres. Le seul livre donné sera « Robinson Crusoé » car quand on est abandonné, l’important est d’assurer sa survie). L'Emile que décrit Rousseau est celui que la société actuelle a engendré : là où la famille est incapable de transmettre, nous voyons fleurir dans les classes l’élève que Rousseau avait rêvé :

« Emile a peu de connaissances, mais toutes celles qu’il a sont siennes. Il ne sait ce qu’est M ou morale, mais il sait tout des relations utiles de l’homme aux choses. Est seul dans la société des hommes il croit ne rien devoir à personne, c’est un sauvage fait pour habiter dans les villes »

La conséquence de la déconstruction de la culture est la barbarie

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  • Le 3ème temps est celui de Bourdieu qui dénonce la culture comme une ségrégation sociale, un outil de discrimination.

 Ces perspectives reposent sur un malentendu. Elles voient la culture comme un capital, acquis pour s’en sortir, un bagage culturel  C'est FAUX !

Quand on part en voyage, on fait un bagage mais le plus léger possible car il gène la liberté de mouvement. Le propre d’un bagage est d’être détachable du voyageur. Le rêve étant de se faire porter son bagage, c'est ce qu’on a trouvé avec Internet ! La culture étant stockée pour nous.

 Mais la culture n’est pas un acquis !!! Elle se conjugue avec le vocabulaire de l’être : que serions-nous sans la culture qui nous est transmise comme tout ce que l’homme ajoute à la nature ?

Ex : la langue est un produit culturel, marqué par des limites, des fragilités. Serions-nous nous-même sans notre langue qui nous a été transmise ?

R. Bart dit « La langue est fasciste » : la langue est imposée, on ne l’a pas choisie et elle est saturée de règles. Parler et écrire une langue, c'est se plier à un nombre incroyable de règles qui sont le produit conjoncturel d’une histoire. La langue saisit la totalité de la pensée, elle est totalitaire. Donc où se trouve la liberté hors de la langue ? Est-ce que nous penserions plus par nous-même sans la langue transmise ? Pour conquérir notre propre pensée, nous avons besoin de ces mots reçus des autres, sinon, nous ne pourrions pas penser

 

C'est le mystère de la médiation : La grande différence avec l’animal qui a comme faculté l’immédiateté (ex : coucou gris = espèce parasite qui ne fait pas son nid. La mère coucou pond dans le nid du merle. Le bébé coucou naît le 1er et casse les œufs à coté de lui. Qui lui a appris ce qu’il devait faire sans avoir eut besoin d’un apprentissage car il naît avec la plénitude des capacités d'un coucou ). Or, les bébés hommes sont « ridicules » même s'ils possèdent une part d’immédiateté car sait pleurer pour demander. Différence entre ce qu’il est capable de faire et ce qu’il sait faire immédiatement. En tant qu’être humain il a les capacités de penser, de parler, d’entrer en relation, d’aimer, mais pour les accomplir, il va falloir qu’il rencontre l’altérité, une autorité, une médiation qui transmettra cette culture nécessaire pour accomplir notre nature.

La culture est une humiliation car personne ne se fait tout seul : tout ce que nous sommes, nous le devons aux autres à la différence de l’animal. C’est comme cela que se constitue notre liberté.

L’expérience humaine est constituée par une infinie liberté : nous la recevons des mots qui nous ont été transmis. Mais nos parents ne nous ont pas condamnés à répéter toujours la même chose, ils nous ont donné l’occasion d’une pensée libre, singulière ; la plus personnelle de nos idée, nous la devons à cette liberté que nos parents nous ont transmise quand ils nous ont appris à parler. Nous devons à ceux qui nous ont précédé la liberté que nous avons, et ce n’est pas une liberté diminuée : elle est d’autant plus grande que nous l’avons reçue. C’est en ne donnant pas que l'on bloque la liberté, la nature de l’enfant.

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Ex : l’artiste, est une personnalité vraiment libre car produit quelque chose de manière singulière. Mais pour que Chopin compose, il a fallu qu’il ait des professeurs, qu’il apprenne le solfège..., et ensuite il a fait de cet héritage la substance de sa créativité. Devenir vraiment soi-même est le résultat d’un long chemin.

Idem pour les profs de philosophie : on leur demande de ne pas faire lire les grands auteurs mais plutôt de faire réfléchir les élèves par eux-mêmes. Mais rencontrer les grands auteurs permet d’avoir une pensée plus juste et plus fine sur les grands thèmes et de se poser plus librement. C’est le propre de l’autorité de l’auteur, ils s'augmente du lecteur.

L’homme est par nature un être de médiation : « Deviens ce que tu es » (Pindare) : au cœur de notre expérience humaine, il nous appartient de devenir ce que nous sommes car nous sommes tous en chemin et avons à avancer vers notre propre nature. Et le chemin, c'est l’autre. Dans l’enfance nous avons besoin de médiateurs pour mûrir

La rencontre avec la philo ne diminue pas la liberté mais est une chance de faire grandir la liberté. La culture reçue permet de se connaître, de se reconnaître soi-même

Mystère de la société contemporaine, c'est une grande ingratitude qui la rend oublieuse

Rien n’est plus nécessaire que de vivre l’expérience de la reconnaissance !!!

 

Questions :

  • On n’apprend pas à raisonner car c’est dans la langue qu’est l’outil du raisonnement. R/ Apprendre une autre langue permet de réfléchir toujours de manière plus libre et plus personnelle en complétant notre propre langage

 

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  • Comment se fait-il que pour avoir à exprimer quelque chose d’absolument singulier on utilise des mots déjà utilisés ? Dans les moments les plus importants de notre vie, nous n’arrivons pas à exprimer avec les mots que nous avons. R/ Le remède c'est plus de culture, de musique, de poésie… parfois invention de mots nouveaux. La culture est toujours partagée : ce serait une utopie de penser que l’on pourrait inventer des mots pour soi-même ; nous pensons toujours dans la relation. C’est dans les mots que la pensée se forme.

Quand on n’a pas le droit de dire ce qu’on pense, on oublie de penser, pour continuer de penser, il faut un autre. Mais la culture n’efface pas notre nature. La culture n’est pas une idole et ne permet pas la sainteté. L'homme le plus cultivé est capable de faire le mal. La culture n’empêche pas que l’homme devienne inhumain, mais l’inculture empêche toujours d’être humain.

  •  - Y a-t-il de l' espoir ? R/ Les politiques cherchent des mesures, des réformes, de l’affichage mais la question est plus profonde : quel est le sens de l’école, de la famille à l’intérieur de la société ? L’autorité au sens le pus large est la condition de toute liberté. L’autorité politique a oublié l’autorité des parents. Espoir car ce n’est pas le politique qui change le monde ! Quand un changement arrive en politique, c’est qu’il s'est déjà produit dans la société ! Espoir car il y a des professeurs qui aiment enseigner. La vraie motivation des enseignants ce sont les lélèves : leur soif d'apprendre, leur enthousiasme...

Malheureusement, beaucoup sont écrasés par une épaisseur d’ennui. Commencer un cours en annonçant qu'on a rien à enseigner est démoralisant pour les élèves.

 

Mais un professeur qui dit qu’il a quelque chose à leur apprendre, est écouté.